Solaires

 

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Virgile

Par Sylvain « Greewi » Dumazet Version 1.0

Remerciements spéciaux à Morvan

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Avant-propos

Écrite en août 2018, cette nouvelle sert d'introduction à l'univers de Solaires, présentant le contexte des colonies et engageant une petite équipe indépendante typique dans une affaire moins habituelle.

Écrite dans le but de servir de texte d'ambiance pour le jeu de rôles, Solaires, il s'agit aussi de l'introduction de la campagne Marineris pour ce même jeu. Chronologiquement, cette histoire se déroule avant le roman Émergence, mais les liens entre les deux n'imposent aucun ordre de lecture particulier.

Pour les curieux, Solaires est avant tout un jeu de rôles sur table que vous pourrez trouver sur internet à cette adresse : https://solaires.feerie.net.

Bonne lecture !

– Greewi

Prologue : Anomalie

Kat se relève. Ses processus ont terminé leur initialisation et son corps semble intègre. L’appartement qui donne sur les falaises nord du canyon ne trahit aucune trace de l’incident. La moquette verte est impeccable et tous les meubles richement décorés sont encore à leur exacte place. Par automatisme, il se dirige vers la chambre de la luxueuse suite à la recherche de Mike. Mais l’enfant n’y est pas.

Le nevian resynchronise son horloge interne : elle a dévié de plus d’une demi-heure. Où est donc passé son protégé durant ce temps ? Kat se dirige vers la console de sécurité, traversant le magnifique salon de ses maîtres. Arrivé au pied du dispositif, il se connecte au réseau de la surveillance et recherche dans les journaux et enregistrements pour déterminer ce qu’il a raté pendant son inconscience.

« Effacés ?! », s’étonne le nevian à travers un réflexe de son logiciel de sociabilité. « Si les enregistrements de la sécurité ont été effacés et que Mike n’est pas là… » La conclusion se forme mécaniquement dans son esprit quasi-sentient : « Je dois avertir Georges ! ». Le père de Mickael ne sera certainement pas ravi, mais l’information est trop importante. Kat se connecte au réseau de la cité et appelle son propriétaire en urgence.

« Oui Kat ? » répond Georges avec un ton trahissant un certain stress. Serait-il déjà au courant ? Sans laisser de délais, le nevian répond sur un ton formel : « On a eu une brèche de sécurité. J’ai été désactivé trente-sept minutes et Mike est introuvable. Je pense qu’il a été enlevé.

– Je, hésite le père. Je vais m’en charger. Écoute, reste à l’appartement et… Je vais arranger ça, inutile de t’affoler. On se voit ce soir.

– D’accord. À ce soir ! », confirme Kat en mettant fin à la connexion.

De toute évidence, monsieur Norway est déjà au courant, il aurait demandé des détails sinon. Et il n’a pas prévenu la sécurité, vu qu’aucun agent n’est à l’appartement. Le piratage de la surveillance est étrange : avec le délai de maintenant trente-huit minutes, une patrouille des forces de sécurité aurait déjà dû venir.

Contemplant la grande cité de Marineris à travers le vitrage de la suite, Kat détermine ses prochaines actions. Son reflet expose son enveloppe : un renard anthropomorphe roux, une peluche de même pas un mètre de haut. À travers son reflet, son regard s’attarde sur les tours d’or et de saphir, typiques de l’architecture martienne. Au-delà de l’effondrement qui constitue le bord nord du canyon, un vaisseau effectue son approche les réacteurs à pleine puissance. En dehors de cet événement commun, le reste de la cité semble impassible. Ce n’est que la surface de la véritable fourmilière qui grouille dans les entrailles des sections de maintenance, hors du regard. C’est une armée de plusieurs millions de robots qui patrouillent, nettoient, réparent, construisent et font vivre la colonie. Et derrière, une seule IA coordonne le tout.

Pour qu’il y ait un tel dysfonctionnement, cette IA centrale doit probablement avoir été corrompue, ou bien quelque chose isole l’appartement de son réseau. Le nevian se connecte et tente de remonter la ligne. Son logiciel de sociabilité exprime un cri d’étonnement : normalement on ne peut pas accéder à l’IA centrale d’une colonie, mais quelqu’un a placé une porte dérobée qui l’expose frontalement au réseau public. Désormais, deux choses semblent probables : d’une, l’IA a été corrompue pour ignorer l’assaut sur l’appartement ; de deux, la sécurité ignore le problème ce qui la place parmi les complices de l’enlèvement.

À travers le réseau, Kat examine la porte dérobée. Après quelques recherches, le nevian découvre que le matériel supportant l’ouverture malicieuse est bel et bien physique. Quelqu’un a placé un émetteur de liaison sur le réseau interne de l’IA. À ce niveau c’est toute la cité qui est impactée et la probabilité de retrouver Mike se réduit.

Kat assemble les morceaux d’information. Sa priorité numéro une est de retrouver Mike et d’assurer sa sécurité. Ses moyens sont limités : Monsieur Norway est sous la contrainte, les forces de sécurités suspectes, l’IA corrompue. Kat effectue une recherche sur la base de données des nevians : rien de bien utile en dehors d’une note sur l’entretient des IA noyaux laissé par une certaine Ney-27.

Ne se dégonflant pas, Kat sort de l’appartement et se dirige vers le dôme Johnwen, celui des administrations. Dehors, si tant est que l’intérieur des dômes puisse être considéré comme « dehors », l’activité de la ville est plus visible. De nombreux citoyens occupent les bancs et les terrasses, tandis qu’une vingtaine de robots jardiniers aériens taillent et entretiennent les arbres et les massifs qui occupent une grande partie de l’espace entre les imposants bâtiments.

Passant une unité robotisée de la sécurité, Kat traverse la liaison piétonne menant au dôme Johnwen. L’avantage d’habiter dans les anciens logements diplomatiques, c’est qu’ils sont situés près des administrations centrales de la cité. De l’autre côté du passage couvert, une autre patrouille regarde le nevian passer.

Sans se presser, Kat s’approche de la source de la faille de sécurité. Il s’agit d’un relais installé au niveau du calculateur principal de l’IA. Pour y accéder, la peluche se glisse dans le sas d’accès à la section de maintenance, chargeant ses logiciels de guerre électronique standard. À sa surprise les systèmes de sécurité ne s’enclenchent pas : quelqu’un a désactivé toute la sécurité autour de l’IA. Son logiciel de sociabilité traduit l’événement en une sorte de soulagement : affronter frontalement la sécurité de la colonie n’était pas envisageable.

Voici donc le fameux noyau de la colonie : une colonne de diamant dans laquelle une centaine de plateaux de circuits électroniques spiralent et forment des motifs géométriques envoûtants. Sans attendre, Kat recherche l’émetteur correspondant à la porte dérobée. Il ne lui faut pas bien longtemps : l’engin est branché directement sur l’un des ports du noyau central. Kat le débranche soigneusement avant de se connecter sur le calculateur.

C’est une IA mutilée et patchée hâtivement que découvre l’assistant domestique. La plupart des signaux arrivent dans des zones mortes : une partie du noyau a été débranchée et supprimée. En l’état, l’IA de la cité est aveugle et pratiquement incapable d’agir sans ordre direct. Et avec l’émetteur en moins, ces ordres directs ont simplement cessé.

« Bien, on va devoir réparer ça. », annonce la couche sociale de Kat avec un regain d’énergie. Suivant les instructions issues de la sagesse de la nevianDB, il commence par copier son propre noyau, la partie générique de sa propre IA, et remplace celui, défaillant, de la cité. Ce ne sera plus un modèle Synchro, mais un noyau Wolfa devrait faire l’affaire… Le noyau réparé, Kat reconnecte l’exomémoire et les signaux provenant de la cité au nouveau noyau. Vient alors le temps de relancer l’IA. Kat croise les doigts comme indiqué dans la notice virtuelle. À la surface, les premiers bogues doivent commencer à se manifester.

« Initialisation terminée. Bienvenue Nevian. », affiche le terminal virtuel à côté du réparateur d’IA improvisé. En quelques secondes, le noyau est totalement chargé et commence à effectuer ses premières analyses. Les données de l’exomémoire affluent et la nouvelle IA reprend les tâches de la précédente, là où elles avaient été arrêtées. Rapidement elle s’aperçoit de la présence de Kat : « Individu non reconnu, demande d’identification, demande-t-elle à travers le réseau.

– Je suis Kat, répond-il.

– Raison de la présence en zone interdite requise.

– Quelqu’un a enlevé Mike et a essayé de vous détourner de votre fonction. J’ai dû vous réparer moi-même ! », explique en grande hâte la peluche alors que plusieurs signaux sont émis vers les systèmes de défense.

L’intelligence artificielle effectue de nombreuses analyses et Kat se rend compte qu’elle ne l’a toujours pas éjecté du réseau. Plusieurs enregistrements de sécurité circulent accompagnés de tant de données issues de la cité que le nevian ne peut les suivre malgré son cerveau hyper-hybride. L’IA s’adresse à nouveau à lui : « Services de sécurité compromis. Préparation de contre-mesures en cours. Recrutement d’une équipe pour retrouver Mickael « Mike » Norway.

– Vous allez vraiment m’aider ?

– Priorité : assurer la sécurité des habitants. »

Briefing : Rassemblement

Le syntha de la cafeteria dépose la tasse de café avec précision. Noir, sans sucre, exactement comme Skyline l’adore. La vue est majestueuse : entourée par plusieurs massifs tombants, la terrasse offre un panorama de Marineris sans pareil. Les tours d’or jaillissent des lacs forestiers, entourés des bulles formées par les dômes transparents. Une merveille de l’ingénierie coloniale, la fierté de Mars. Au loin les deux falaises titanesques disparaissent sous l’horizon et la poussière.

L’ancien enquêteur des forces de sécurité profite, depuis quelques années déjà, d’un repos bien mérité. Après les troubles de 81 et, bien sûr, la guerre, il avait privilégié le calme. Malgré ça, quelqu’un lui a envoyé un énigmatique message. Une nouvelle affaire ? De ce qu’il en a saisi, un enfant, Mickael Norway, manque à l’appel et une petite équipe discrète est demandée pour le retrouver. La disparition ne date que d’une heure. Sont joints un code de sécurité – émis par les autorités martiennes – et quelques informations sur les autres membres de l’équipe. Le message n’indique ni moyen de réponse, ni coordonnée : comme si son expéditeur était assuré de sa participation.

Alors qu’il s’apprête à déguster son breuvage favori, un autre message lui parvient : une demande de communication temps réel. L’émetteur, un certain Downlink, ne lui dit rien, si ce n’est que son nom figure dans la courte liste des membres de l’équipe. Skyline envoie la confirmation et deux avatars apparaissent devant lui : un jeune homme et une femme.

Le premier est un cliché vivant de héros de manga. En plus de porter un kimono d’un orange vif, ses cheveux raides, coiffés en brosse, luisent d’une lumière dorée. Décalant l’unique mèche tombante de ses cheveux, il se présente de ce qui pourrait être sa voix la plus grave : « Bonjour, ici Downlink. Vous avez demandé un spécialiste ? ».

L’autre soupire en s’asseyant sur la chaise en face. Son avatar est beaucoup plus détaillé et présente les traces d’usures et petites imperfections qui laissent penser qu’il pourrait s’agir de son apparence réelle. Elle porte une veste longue formant quelques angles trahissant la rigidité de ses renforts. Ses cheveux violets sont pratiquement la seule touche cosmétique dans ce qui ressemble à une enveloppe pragmatique et optimisée. Brisant le silence laissé par l’introduction maladroite de Downlink, elle reprend : « Appelez-moi Razors. Apparemment, quelqu’un a besoin de nos services. Quelqu’un qui ne veut pas impliquer les forces de sécurités.

– Et plutôt bon pour planquer son cul sur le réseau, la coupe l’homme aux cheveux dorés.

– Quitte à faire les présentations, moi c’est Skyline, reprend l’ancien enquêteur. J’ai bossé pas mal de temps avec les forces de sécurité. J’avoue que cette histoire a l’air louche. Sans offenses, mais j’ai déjà eu assez d’affaires avec les Phobos’ Heights pour me méfier de ce genre de mission douteuse et apprendre à les refuser.

– Ça va sans doute vous surprendre, mais, en général, ce genre d’affaire éveille plutôt ma curiosité, rétorque Razors qui déploie un certificat sur la table.

– Oh bordel ! Une wardner, s’exclame Downlink. »

Une Solar Wardner pour être plus exact. S’il existe un groupe indépendant suffisamment prestigieux et puissant pour pouvoir enquêter sur les affaires les plus glauques des corporations, c’est bien celui-ci.

« Là, ça m’intéresse, reprend l’ancien des forces de sécurité. Voyons, un ex-enquêteur, une cyber-sam’ et un decker ?

– Comment t’a deviné mec ? s’interroge le super guerrier en orange.

– Vu nos pseudos, c’est pas compliqué, explique Razors avec nonchalance.

– Ok, se reprend le decker, on commence par quoi ?

– Si j’étais encore en service, je commencerais par la scène de crime ou le domicile de la victime, répond Skyline. Il habite où ce Mickael ?

– Ha ! Facile. Dôme Horman, dans les anciens quartiers diplomatiques, expose Downlink tout en projetant un plan tridimensionnel du fameux dôme sur la table. Tour deux, vingt‑et‑unième étage.

– On se retrouve là-bas alors, propose la cyber-samouraï.

– Il faut juste que je passe par chez-moi, objecte l’enquêteur. Quelques affaires à y prendre.

– Ça marche ! À toute ! », termine le decker.

Les deux avatars disparaissent. Terminant son café, Skyline se remémore quelques vieux souvenirs de ses opérations pour HIARTech. La journée va être encore plus intéressante que prévu.

Enquête : Visite inopinée

L’entrée de l’appartement ressemble à celle de tous les autres de l’immeuble, même interphone, même panneau technique, même façon de les pirater. Mais aujourd’hui, avec le certificat donné par leur mystérieux commanditaire, ce ne sera pas nécessaire. Dommage.

Razors est passée devant et Skyline lui a emboîté le pas. Le decker, resté à l’entrée, les suit à travers la réalité augmentée. Deux écrans virtuels exposent leur champ de vision partagé et de ce qu’il peut en voir, l’appartement est sens dessus dessous. En entrant, Razors a dégainé son sabre. Par mimétisme, Downlink a lui aussi sorti son pistolet shock. Ça ne fera pas autant de dégâts que le joujou de la dame, mais ça suffira si quelqu’un tente de sortir, ou d’entrer, sur cette scène de crime.

Skyline lui semble absorbé par ses observations : « Vu le désordre, ceux qui ont fouillé l’appartement n’y ont probablement rien trouvé. ». L’enquêteur continue d’explorer le logement dont le sol est recouvert d’affaires éparpillées, contenu des différents rangements vidés hâtivement. Armé de son logiciel de reconstitution, il tente d’établir la chronologie de toutes ces perturbations.

De son côté, Downlink pénètre dans le réseau de sécurité de l’appartement. Après une rapide analyse des sauvegardes, le decker annonce « Vous allez rire, mais il manque une partie des enregistrements.

– C’était prévisible, personne n’est assez bête pour fouiller un appartement sans désactiver la sécurité, ironise Skyline.

– J’crois pas non, contredit Downlink. Celui qui a foutu le bordel, là, c’est pas ceux qui enlevé le môme.

– Développe ? l'interroge Razors.

– Bah, les enregistrements du kidnapping ont été effacés ; pas ceux du fouineur qui est passé après, complète le decker. Et je te confirme qu’il est reparti bredouille. Attendez, l’ascenseur vient de s’arrêter à notre étage et… oh, il y a du monde dedans. Armés !

– Merde ! Downlink, rejoint nous dedans, vite ! », ordonne Razors en se rapprochant de l’entrée du logement.

Écartant son interface virtuelle, le decker se précipite dans la suite. Activant son camouflage, la cyber-samouraï disparaît devant ses yeux. Par réflexe, Downlink prend couverture derrière le canapé de la salle. Mais avec les armes des nouveaux venus, autant se cacher derrière un rideau.

Du couloir proviennent les bruits de pas d’une unité de commandos qui se déploie. S’introduisant à nouveau dans le réseau de la sécurité de l’immeuble, le decker essaie de rétablir son accès aux caméras de leur étage. Un bruit étouffé et plusieurs chocs retentissent mais aucun coup de feu. Seul le son du métal percutant le sol et celui de lames franchissant l’espace à des vitesses prodigieuses lui parvient. Ça y est, l’accès est rétabli : dans le couloir Razors se tient debout, visible. Les six unités robotisées venues les intercepter gisent au sol, certaines en plusieurs morceaux.

Rengainant son sabre, la cyber-samouraï reprend le contact : « Ceux-là ne représentent plus un danger. Downlink, c’est à toi de jouer.

– J’arrive. La vache, tu leur as carrément roulé dessus ! », s’exclame-t-il.

Le decker examine le robot le moins endommagé. Il ressemble à ceux de la sécurité, mais son identification a été offusquée. Ouvrant délicatement le centre informatique, Downlink extrait le stockage principal : une petite carte de moins d’un centimètre carré de surface. L’intégrant dans sa console, il lance une série de tests pour en vérifier l'état. Une fois assuré que rien de dangereux n’y est caché, il commence l’exploration des données.

De son côté, Skyline poursuit ses observations, imperturbable. S’approchant de l’entrée, il intervient alors : « J’ai quelque chose !

– Quoi donc ? demande Razors.

– Un mouchard planqué au-dessus de la porte d’entrée. Vu qu’il a grillé, il a déjà émis son signal. Il faut sans doute s’attendre à des renforts.

– Nah, objecte Downlink. C’est le fouineur qui déclenché le signal. Genre un quart d’heure avant qu’on arrive. Et ceux qui ont été découpés en rondelles étaient en mode autistique : ils n’ont rien émis.

– Donc ils ne savent pas qu’on existe… Ça nous donne un sacré avantage ça, constate la Solar Wardner.

– Oui, et devinez quoi ! Dans la mémoire de celui-là, continue le decker, il y a son point d’origine. Ils crèchent dans un hangar du spatioport… Zone de fret ? Hé ! C’est un môme bordel !

– Logique, acquiesce Skyline en sortant de l’appartement. Les commanditaires ont certainement employé les Phobos’ Height. Ils ont leurs accès dans la zone de fret. Après tout, leur spécialité, c’est le marché noir. Par contre, j’ai aucune idée de ce que ce fouineur faisait ici.

– Notre priorité reste Mickael, recentre Razors. Downlink, tu as les coordonnées de ce hangar ?

– Oui, je vous les passe, confirme-t-il.

– En route, lance froidement la cyber-samouraï.

– Et les corps ? demande le decker sur un ton plaisantin.

– Laissons la sécurité faire le seul travail qui soit encore dans ses compétences. », termine‑t‑elle sur un ton sarcastique.

Direction le spatioport donc. Et dire que quelques heures plus tôt, Downlink débarquait d’une navette suborbitale depuis Elysium. Retour à la case départ donc ? Rangeant sa console dans sa poche intérieure, il referme son manteau. Puis, enjambant un torse robotique, il entre dans l’ascenseur.

Planification : Ascension

La capsule file à toute allure. Les montants du tube transparent défilent à travers les grandes vitres de carbonates. Le véhicule, propulsé sur ses rails électromagnétiques, quitte les derniers dômes et s’avance vers l’impressionnante muraille naturelle du canyon. Razors, affalée dans son siège, prépare un message pour les autorités spatiales de Marineris : il ne faudrait pas qu’ils laissent le vaisseau des ravisseurs de Mickael décoller. Une fois l’ordre envoyé, elle demande : « Downlink, tu peux nous assurer un peu de confidentialité ?

– Ouais, c’est comme si c’était fait ! », lui répond le decker.

Une petite mesure de précaution avant de préparer l’opération. Leur train arrive dans sept minutes, la planification sera courte. Skyline a déjà commencé à étudier les plans de cette fameuse zone de fret. Après tout, c’est un ancien des forces de sécurité de Marineris, il connaît le terrain.

Downlink annonce enfin : « Voilà m’dame ! Vos requêtes SolNet passeront mais rien d’autre. J’ai mis la surveillance sur une boucle aussi…

– Merci, répond Razors. Alors, comment entre-t-on dans ce hangar ?

– La bonne nouvelle, c’est qu’il est dans une zone complètement automatisée mais aussi pressurisé, donc pas besoin de sortir dehors ou de prendre des combinaisons, explique Skyline en projetant le plan de la zone en question dans les airs. En passant par cet accès de maintenance, Downlink, tu devrais pouvoir prendre le contrôle de la surveillance de tout le secteur.

– Cool ! s’exclame le decker. J’aime quand tu me dis ce genre de truc.

– Ensuite ? coupe la cyber-samouraï.

– Une fois Downlink dans le système, tu remontes cet accès-là, indique le détective en désignant Razors. Normalement, la zone grouille d’agents robotiques, mais avec notre decker en place, ils ne te verront pas. Une fois là, tu pourras entrer incognito et atteindre l’enfant.

– Seule ? s’étonne Downlink.

– Oui, c’est la procédure. On commence par placer un agent le plus près possible de la cible pour réduire le temps d’intervention en cas de complication, ensuite on envoie le négociateur ou les pacificateurs. », explique l’ancien détective.

Leur rame est maintenant au pied de l’immense effondrement qui sert de muraille au grand canyon de Marineris Valles. Amorçant la montée, leur capsule commence à évoluer entre le sable et les rochers qui ont suivi la pente au gré des glissements de terrain. Un dénivelé impressionnant de pratiquement neuf kilomètres. Derrière eux, la cité s’expose dans toute sa majesté et la fierté martienne.

Razors reprend : « Si je résume, à ton signal, je nettoie tout ce qui pose un risque direct pour Mickael et je le sors du hangar ?

– Exactement, confirme Skyline. Downlink s’occupera de te guider et vous couvrira sur la matrice.

– Comme dans les stims ! s’exclame le decker. Et tu vas faire quoi toi ?

– Entrer par la grande porte et faire assez de bruit pour que vous ayez le temps de mettre l’enfant en sécurité, explique-t-il.

– Et tu as un plan ? demande Downlink.

– Oh que oui. Laissez-moi juste passer un appel. », termine l’enquêteur.

L’ascension se poursuit à sa prodigieuse vitesse. La cité est désormais entièrement visible, y compris le titanesque secteur industriel et son incroyable complexité. À côté, les grappes de dômes de la zone habitée ressemble à de petites bulles de mousse. À l’ouest, deux rovers s’éloignent de la cité en soulevant un petit nuage de poussière. À cette échelle, l’activité de la ville est si peu perceptible qu’elle paraît particulièrement calme, ignorante de la violence passée et à venir.

Skyline passe son appel en interne, sans le moindre geste. Avec son jean et son petit gilet vert, il donne l’air d’être là en touriste. Mais, comme le lui ont appris de difficiles expériences passées, Razors sait qu’il ne faut jamais sous-estimer qui que ce soit dans les colonies. Même Downlink, et ses manières un peu cavalières, a déjà démontré ses propres talents : et si certains auraient pu lui reprocher d’avoir repéré l’ennemi tardivement, la vitesse à laquelle il parvient à extraire l’information force au respect. Très certainement un agent des services de renseignement martien, actif ou à la retraite.

Razors jette un nouveau regard à l’extérieur : vu d’ici, Marineris Valles ressemble plus à une grande plaine bordée de falaises titanesques qu’à un canyon. Et ce n’est même pas son point le plus large. Les rovers continuent leur course. Quelles affaires peuvent bien pousser ce convoi à s’éloigner autant ? Utilisant le zoom de ses implants oculaires, la cyber-samouraï tente d’identifier les véhicules. De simples rovers de transport civil.

Leur rame atteint enfin le sommet de la falaise. Malgré la grande courbure du virage, leur vitesse est telle qu’ils ressentent presque l’état d’apesanteur quelques secondes. Derrière eux, le sol masque rapidement l’intégralité du canyon.

Skyline sort de son isolement : « C’est prêt de mon côté.

– Enfin ! C’est qu’on est presque arrivés ! », ironise le decker.

La rame décélère fortement : elle arrive finalement au spatioport. Le tube transparent fait place à un long tunnel éclairé par des veilleuses et la capsule elle-même. Quelques dizaines de secondes plus tard, ils s’arrêtent dans un court tube transparent. Alignant son sas à celui du quai, leur véhicule effectue quelques derniers ajustements et la connexion s’établit. Les voici arrivés à destination, reste à voir si le plan de Skyline se montrera à la hauteur.

Résolution : Brèche

Le robot de transport l’attend au milieu du mobilier complexe de la section de maintenance, principalement composé de tuyaux, câbles et réservoirs, accompagnés de témoins et lampes. La caisse de transport que l’échassier métallique a déposée au sol se déverrouille à l’approche de Skyline. Le modèle est conforme. Parfait. L’enquêteur charge les logiciels appropriés et lance l’immersion. Il active ensuite les deux aérobots de soutien qui se positionnent en formation d’escorte.

Son contact avec SolNet rétabli, il fait le point avec le reste de l’équipe. Razors n’est pas encore en place : Downlink a été gêné par un patrouilleur inopiné. La cyber-samouraï l’a neutralisé et le decker usurpe désormais l’identité de l’agent de sécurité autonome. Un retard utile en fait.

Quelques dizaines de secondes plus tard, la voix de Razors retenti sur leur réseau privé : « Skyline, tu en es où ? Je suis prête à entrer dans le hangar.

– Je suis en route, indique l’enquêteur en armant son fusil d’assaut. Tout va bien pour vous ?

– Impec’ ! répond le decker. J’ai même une méga-vue sur le hangar et leur navette. J’ai filé à Razors un relais : si elle doit entrer là-dedans, j’aurais même l’intérieur de la navette !

– Des traces de l’enfant ? demande Skyline.

– Pas pour le moment, mais je suis prêt à rejoindre les cercles de Zuko s’il n’est pas dans la navette, répond le decker.

– J’entre, indique sobrement Razors.

– Prêt à faire de même. », termine l’enquêteur.

Les portes d’accès principales du hangar sont massives. L’ouverture est suffisamment grande pour y faire passer un rover ou un robot d’assaut lourd. Pas de garde à l’entrée, mais la surveillance a certainement déjà dû remarquer la présence de l’enquêteur. Tant mieux, c’est le but.

« Je suis en place, il y a un cybernétique à côté de l’enfant. », indique Razors. Elle est rapide, il n’y a pas à dire.

Approchant de l’entrée, Skyline utilise le certificat fourni par ses contacts. La porte s’ouvre sur un bruit de dépressurisation puis coulisse avec le bruit de son imposante machinerie. De l’autre côté, une dizaine d’hommes et robots le tiennent en joue.

« Ceci est une inspection de routine des forces de sécurité. », annonce Skyline en déployant le certificat approprié et lançant le signal à destination de Razors. Accompagné de ses deux escorteurs, il s’avance au milieu des hommes armés, récitant le code martien supposé l’autoriser à effectuer la fouille du hangar.

« Merde ! Le cybernétique est plus solide que je pensais, s’écrie Razors.

– J’ai brouillé ses transmissions mais ses potes vont vite s’en rendre compte, intervient Downlink. La vache ! Comment tu fais ça ? »

Sur l’affichage partagé, Razors vient d’esquiver une série de coups avec une rapidité telle que le flux vidéo ne parvient pas à rendre plus que quelques images complètement floues. Puis soudain, elle chute à travers la trappe d’accès au stockage inférieur de la navette. Se raccrochant d’une main, elle tente de se hisser, mais l’humanoïde de métal lui abat un puissant coup qu’elle esquive en sautant sur la paroi opposée. Effectuant un rebond sur la surface verticale, elle remonte et escalade le robot lui-même. D’un mouvement trop rapide pour la vidéo, elle se glisse derrière. Au rétablissement de l’image, le dos de son adversaire est visible. Une large fente à travers son blindage montre la violence du premier assaut de la cyber-samouraï. D’une attaque vive et précise, elle branche l’émetteur de Downlink sur un port rendu apparent par la brèche.

« À toi Down ! » crie-t-elle dans l’espace virtuel. D’un geste le cybernétique tente de l’envoyer valser à travers l’espace passager de la navette, mais il se fige dans l’action et s’effondre sous l’inertie.

Les soldats vont bientôt se rendre compte d’un problème, c’est le moment d’un petit coup de pression estime Skyline. L’enquêteur s’avance avec les deux drones aéroportés et prend une attitude menaçante. En cas d’affrontement, il n’a aucune chance évidemment ; mais aucun des mercenaires d’en face ne souhaite être celui qui serait abattu dans l’opération. L’un des hommes sort un fusil pulseur, parfait, l’escalade de la violence va donner assez de temps à Razors. Skyline annonce froidement le règlement : « Les armes létales sont strictement interdites sur le sol martien à l’exception des forces de sécurité. Vous avez 5 secondes pour déposer vos armes ou transmettre votre certificat d’autorisation.

Bien sûr, le jeu n’est pas d’attendre les cinq secondes. Alors que le compteur indique encore « trois », Skyline envoie le signal aux drones ; simultanément, il ouvre le feu avec les drones sur celui sur sa gauche et plonge vers lui pour voler sa position. La fusillade initiale est brève. Les munitions supersoniques déchirent l’air et trois des mercenaires tombent, ainsi que l’un des deux drones.

Quelques fractions de secondes après le premier tir, Downlink lui transmet la position de ses adversaires qui lui apparaissent en surbrillance à travers la réalité augmentée : deux sont en train de le contourner. Le drone effectue un tir de suppression avant d’être abattu. Gardant la tête basse, Skyline tente de revenir vers l’entrée du hangar couvert par de nombreux tirs en aveugle. Gagner du temps… L’échange de tirs est nourri et le son des munitions supersoniques accompagne les flashs de lumière des armes shocks.

« L’enfant est en sécurité. », annonce Razors. Eh bien, ce fut rapide. Sur son écran virtuel, Razors dépose un jeune enfant au sol, à côté du decker. Finissons-en. Skyline ordonne : « Downlink, verrouille le hangar.

– Et toi ? conteste le decker.

– C’est juste un bot de la sécurité… », répond l’enquêteur alors que les logiciels de son enveloppe lui rapportent plusieurs impacts.

L’immersion cesse soudainement. Skyline se relève dans la coursive de maintenance devant la caisse, désormais vide. Plus loin les lourdes portes s’entrechoquent et l’écho de leurs verrous d’urgence résonne un bref instant. Renvoyant l’échassier, il se dirige vers ses coéquipiers. C’est l’heure de la livraison.

Épilogue : Razors

Accompagnée de Skyline et Downlink, Razors quitte le prestigieux dôme de l’ancien quartier des ambassades. Ses pensées sont tournées vers les implications de l’événement qu’ils ont résolu. Bien que touchantes, les retrouvailles entre Georges Norway et son fils laissent encore de trop nombreuses questions sans réponse.

À travers les grandes vitres incurvées du tube de connexion, la Solar Wardner laisse son regard errer sur le désert ocre. À moins de quelques centaines de mètres, une autre grappe de dômes commence à se noyer dans les ombres du couchant avec les rayonnantes lumières de ses tours d'or enserrant des saphirs. L’architecture martienne lui donne toujours cette impression d’une opulence orgueilleuse.

La voix de Downlink la fait revenir à l’action présente : « J’ai la dalle ! Ça vous branche un resto ?

– C’est une bonne idée, acquiesce Skyline, je connais une bonne adresse.

– Et toi Razors ? demande le decker.

– Pourquoi pas, accepte à son tour la cyber-samouraï.

– Je me demande encore qui était ce fouineur, diverge le détective, il nous a aidé au final, mais qu’est-ce qu’il cherchait ?

– Une troisième faction qui cherche à rajouter du bordel ? propose Downlink.

– Possible… Il y a un truc vraiment pourri à Marineris, déclare la Solar Wardner.

– D’ailleurs, il fout quoi ici, ce Norway ? continue le Decker. Je veux dire : normalement, c’est pas Elysium qui a récupéré les ambassades sur Mars ?

– Si, bien sûr, mais certains accords moins formels sont signés loin des regards du reste du corps diplomatique, répond Skyline. Mars et Suan ont probablement des affaires privées à régler.

– Hmm… Des accords officieux entre Mars et Suan ; la mafia martienne engagée pour faire pression dessus ; une tierce partie qui vandalise l’appartement du diplomate ; des forces de sécurité qui brillent par leur discrétion… Je pense que je vais garder un œil sur tout ça, annonce Razors.

– Et encore, tu as oublié de mentionner notre propre commanditaire, anonyme, fait remarquer Skyline.

– Ouais. Ça fait quoi… quatre ou cinq factions qui jouent dans ce bordel. Si ça dégénère pas à un moment ou un autre, c’est que la situation est encore plus bizarre que ce que je pensais. », explique Downlink. Et encore, aucune n’a dévoilé son objectif, réalise la solar wardner.

« Et sinon, on y mange quoi à ton resto ? », relance le decker. Il a raison après tout : un problème à la fois.

Épilogue : Kat

L’appartement rangé, Kat se blottit contre son petit maître. Mike lui caresse le dos en le serrant contre lui. Après une journée aussi intense, l’enfant a bien besoin de repos. Alors que sa batterie se recharge au gré des impulsions de son bracelet à induction, Kat reçoit un message : « Remerciements. Restauration temporaire fonctionnelle. ». Le nevian lui envoie une réponse d’une simple pensée : « Je te remercie aussi. Mike va bien grâce à toi. »

Dans la pénombre nocturne de la chambre, Kat continue de suivre les signes vitaux de son protégé tout en préparant la journée du lendemain. Un nouveau message : « Situation encore non résolue. Intervention requise. » Qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire… Kat lui répond : « Je n’ai pas compris ce que tu viens de me dire. ». Le message suivant ne se fait pas attendre : « Rendez-vous au noyau. Secret requis. »

Mike s’est endormi. Utilisant les manipulations recommandées, Kat s’extrait de la prise de l’enfant sans le réveiller et revient au salon avec cette moquette verte si douce sous les pieds. Monsieur Norway, lui aussi, est déjà parti se coucher. Le nevian sort de l’appartement silencieusement et se rend au dôme administratif. Même la cité s’est assoupie, et les tours ne présentent plus que quelques petits carreaux de lumière bleutée dans le ciel. Alors qu’il approche du panneau de la section de maintenance, celui-ci s’ouvre automatiquement : il est le bienvenu.

Dans l’obscurité relative des installations souterraines, l’IA reprend : « Menaces multiples contre la cité. Probabilité de succès seul : faible. Équipe nécessaire. ». Arrivé au pied de l’impressionnante colonne de diamant et de lumière, Kat réfléchit : si l’IA de Marineris veut une équipe, il lui faut un meilleur moyen de communication.

Une copie de son logiciel de sociabilité pourrait faire l’affaire. Récupérant le manuel d’installation dans ses propres fichiers, il commence l’opération. D’abord, un persona. Sur une banque en ligne le nevian choisi le modèle « philosophe » qui a une note de cinq étoiles et plus d’un millier de téléchargements. Vient le nom ; Kat en choisi un aléatoirement dans une liste de personnages historiques : Virgile.

Le logiciel s’initialise et le nouvel avatar apparaît, tel un dieu de la Grèce antique vêtu d’une toge immaculée et arborant une généreuse barbe blanche compensant son crâne dégarni. L’IA s’adresse alors au nevian d’une voix grave et chaude : « Merci Kat. Comme je l’ai dit, en de moins bons termes, plusieurs factions mettent en danger la cité par leurs actions. Seul, je ne pourrais pas y remédier, mais la probabilité de succès augmente considérablement avec suffisamment d’alliés.

– Que faire alors ? demande le nevian avec l’inquiétude émulée par son propre logiciel de sociabilité.

– Je vais contacter des agents indépendants, des solaires susceptibles de me faire confiance et capable d’accomplir les délicates missions nécessaires à la protection de la cité, explique l’IA. Par ailleurs, tes interventions sur mon logiciel se sont montrées bénéfiques et je te considère apte à prendre en charge ma maintenance. Acceptes-tu cette charge ?

– Oui, bien sûr. », acquiesce Kat, trop conscient des dangers qui pointent à l’horizon. Bien qu’il semble intangible et dépasse les maigres compétences de la petite peluche, le plan de Virgile reste l’option avec la meilleure chance de succès. Et seul le temps permettra de tester cette hypothèse.

FIN

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recits/solaires_virgile/start.1567794462.txt.gz · Dernière modification: 2019/09/06 20:27 par greewi