Solaires

 

Nevi

Par Sylvain “Greewi” Dumazet

Version 0.3

Texte placé sous les termes de la licence Creative Common BY-NC-SA 3.0 [fr]
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/3.0/fr

Avant propos

Depuis les premières IA fortes, le suicide d'un développeur d'IA n'est plus anodin : il restera toujours le doute : est-ce que quelque chose se promène dans les coins sombres du réseau ?

Voila pourquoi, malgré la fermeture de l'enquête par les autorités locales, l'ONU déploie deux agents faire le jour sur l'affaire. Et espérons que les travaux de la victime ne soient pas la cause de ce décès prématuré.

Cette nouvelle a été écrit en décemble 2015. À l'origine, elle devait faire partie d'un ensemble plus grand de textes présentant l'histoire de divers personnages de l'univers de Solaires. Le projet a finalement été annulé, mais ce texte conserve ce caractère singulier que je souhaite partager.

Nevi

La grande tour de verre et d'acier, à la façade partiellement végétalisée, se dresse devant eu. Mellandro Elmeth, et Fatima Nguyen, agents de l'ONU détachés par la commission de prévention des risques technologiques, traversent l'esplanade.

Deux semaines auparavant, Alexandra Merry, employée de Soccodeck, s'est donnée la mort et si l'enquête de la police a effectivement confirmé le suicide, les circonstances et les causes n'ont pu être déterminées.

Rien qui ne requiert d'ordinaire les spécialistes onusiens. Mais quand la victime est le chef du projet principal de la société, spécialiste de l'intelligence artificielle et de l'apprentissage autonome, ce drame revêt une toute autre importance.

« Donc ces Companions, c'est leur app' principale ? demande Mellandro.
— Yep. Juste des petites bestioles en RA [1]. Les gamins semblent adorer ça et ça arrange pas mal les parents : pas besoin de leur donner à bouffer, ni de vider la caisse, lui réponds sa coéquipière en poussant la porte tournante de l'entrée.
— Ça à l'air cool, j'en prendrais peut-être un pour Esteban.
— Ne jamais ramener du boulot à la maison, hein ?
— Ouais… Tiens, regarde-moi la bande d'avocats qu'ils ont engagés pour nous tenir compagnie ! ironise l'homme.
— Ils ont la conscience bien tranquille dis-moi… »

Le cortège, composé de six spécialistes des questions de lois, s'avance vers eux. Chacun se présente et tend sa carte dans une sorte de rituel. En réponse, Fatima leur tend l'autorisation de perquisition à l'origine de leur venue. Son air fermé et celui de son collègue expriment très clairement qu'il n'y aura pas de négociation.

Pour les sociétés privées, la venue des onusiens est pratiquement synonyme de problèmes à venir. Soccodeck n'y fait pas exception et plus vite les agents seront repartis, plus vite la société respirera.

Malgré tout, les avocats s'apprêtent à ouvrir le bal des doléances et points de procédure, par habitude sans doute. Sans broncher, Nguyen lève ostensiblement la perquisition et demande froidement : « Montrez-nous le bureau de Miss Merry. ».

Ne jamais laisser le temps au camp adverse de s'organiser répète-elle régulièrement à son collègue… Avec ses méthodes directes et son refus de négocier à priori, elle a acquis la réputation d'être encore moins humaine que les IA que son service traque.

Dans un relatif silence, les deux agents, accompagné de leur cohorte légale, parviennent au bureau de l'informaticienne. Placé dans un coin discret de l'open-space, son poste bénéficie de l'intimité supplémentaire de plusieurs jardinières accrochées à la cloison séparatrice.

Mellandro remarque la terre desséchée : les plantes ne sont plus entretenues depuis un bon mois. Pourtant, vu leur nombre, il est évident qu'Alexandra les aimait beaucoup.

Bien sûr, le bureau a été nettoyé par la police durant leur enquête. Heureusement, les enquêteurs ont laissé aux agents onusiens une reconstitution de la scène et Nguyen la compare avec la réalité pour essayer de déterminer si on a tenté de cacher quelque chose.

L'agencement y est typique de l'espace de travail d'un informaticien, les plantes en plus. Plusieurs volumes papier, dont certains datent de plusieurs décennies, attestent de l'intérêt de la victime pour l'apprentissage automatisé et la simulation de vie artificielle.

À nouveau l'onusien note un élément étrange : la bannette supérieure semble avoir été aménagée non pour y ranger des documents mais comme une sorte de petit coussin. De son côté, Fatima ajuste ses lunettes de RA.

« Quelque chose d'inhabituel ? Demande Mellandro.
— J'installe leur application, quelque chose me dit que tout n'est pas visible à l'œil nu dans cette affaire. », répond-elle avant de pester sur la lenteur du réseau.

Mellandro l'imite et sort ses propres lunettes et commence la procédure d'installation. L'opération terminée, il expose un large sourire dont le premier effet, non prévu, ne fait qu'inquiéter les avocats qui observent la scène.

Devant eux, dans l'espace virtuel attend une petite créature au pelage roux, assise dans la corbeille. Un tag RA est attaché à la bête virtuelle : « Nevi ».

L'un des avocats avait essayé de prévenir le « service de nettoyage » mais il s'était heurté au brouillage mis en place par les onusiens. Comment a-t-il pu négliger le fait que les deux agents ont l'habitude et l'entraînement de ce type d'enquête ? Se considérait-il meilleurs que les autres types pris la main dans le sac auparavant ?

Évidemment, la société a immédiatement renvoyé l'avocat trop zélé et promis, en gage de bonne volonté, un accès inconditionnel à l'ensemble des données informatiques de la société. Au final, toute cette opération aura mué les quelques suspicions des deux agents en la certitude que la société cache quelque chose.

De retour à leur hôtel après avoir inspecté les serveurs et l'infrastructure générale de la société, Fatima étudie le code de l'application majeure de la société. Elmeth la regarde faire et observant la rapidité avec laquelle elle navigue dans le code, il lui demande : « On aurait presque l'impression que tu as déjà travaillé sur ce code. Comment as-tu échoué à l'ONU ? Je veux dire, tu aurais pu ouvrir ta boîte et te faire pas mal de fric.
— M'intéresse pas. Je sais que je suis bien plus utile ici. Faut que quelqu'un soit là pour poser des limites à la folie humaine et ses envies mégalomaniaques, lui-répond-elle avec un détachement froid.
— Qu'espères-tu trouver dans ce code ?
— La façon dont sont identifiées les créatures et le type de données qu'elles peuvent enregistrer, dit-elle en relevant la tête pour regarder Mellandro dans les yeux. On a peut-être un témoin dans cette affaire. »

Elle n'a pas tort. Leur visite au cœur de l'infrastructure de Soccodeck leur aura permis de comprendre le fonctionnement de l'application. Chaque créature n'existe effectivement que sur les serveurs de la société, où elles sont générées et animées. Les données visuelles, auditives et interactives sont ensuite envoyées sur les appareils des utilisateurs. Avec l'identifiant de Nevi, il sera possible de retrouver où sont enregistrées ses données, et peut être même de retrouver des informations sur les circonstances de la mort de sa propriétaire.

La soirée est déjà bien entamée. De leur chambre, Mellandro observe la cité éclairée de mille feux. Le ciel est baigné dans une aura légèrement orangée qui se reflète sur la couche ininterrompue de nuages. Voulant étudier l'application de Soccodeck avec une approche moins technique, il s'est équipé de son ordoptique et observe les alentours à la recherche de ces petites créatures.

Se tournant vers Fatima, qui peste contre une portion de code « merdique », il est surpris par la présence de l'un des Companion au milieu de la chambre. La créature se tient là en le regardant comme si elle avait toujours là.

Rapidement, l'agent en aperçoit d'autres, de toutes les couleurs, qui se promènent dans la chambre. Il y en a même une qui tente d'attirer son attention : la peluche virtuelle de Merry, toujours accompagnée fièrement de son tag RA.

« Bonjour, adresse-t-il à la petite chose immatérielle.
— Bonjour Mel', lui répond Fatima sur un ton plaisantin. Tu as lancé l'appli, c'est ça ?\ — Oui et tu ne devineras pas qui nous a suivi, continue Elmeth. »

Alors que Fatima initialise le logiciel, après l'avoir « boxé » pour pouvoir analyser le flux réseau au vol, la créature répond à l'onusien : « Salut !
— Oh, mais tu parles, s'exclame l'homme.
— Ben oui ! confirme la petite créature avec indignation.
— Parfait ! Tu ne connaîtrais pas ton ID et le numéro de ton serveur des fois ? demande froidement la technicienne.
— 2 739 692 et c09.companions.com. », répond la petite boule de poil virtuelle.

Alors que l'informaticienne vérifie l'existence de l'adresse donnée par leur témoin, Mellandro s'accroupit et demande avec gentillesse : « Est-ce que tu te souviens d'Alexandra Merry ?
— Oui. Elle me manque beaucoup. », complète Nevi avec un ton empreint de tristesse. En réponse à la marque d'affection donnée par la créature, Nguyen quitte l'écran des yeux, dressant l'un de ses sourcils.

Jusqu'où sont allés les hommes de Soccodeck pour reproduire les comportements expressifs de ces agents artificiels ? Évidemment, une grande partie des efforts a été fait pour les rendre attachante, après tout la société fait son beurre sur la base d'un chantage affectif. Mais quels savoirs interdits Alexandra a-t-elle utilisé pour y parvenir ?

Mellandro relance le dialogue : « Pourquoi es-tu venue ici ?
— C'est ma faute si Alexandra n'est plus là, avoue Nevi, sur un ton particulièrement triste.
— Comment ça ? Tu peux nous expliquer ? demande l'homme.
— Elle disait qu'elle ne pouvait pas tous nous sauver. Ça l'a rendu très triste, continue-t-elle.
— Comment ça vous sauver ? interroge l'onusienne, suspicieuse.
— Vous pouvez me donner un prisme ? Je vais vous montrer. », termine Nevi.

Après avoir jeté un œil en direction de sa collègue haussant les épaules, l'agent achète un de ces fameux prismes. Il en existe toute une gamme, la plupart servent à « personnaliser sa créature », altérant couleur, forme et voix notamment. Celui que Mellandro a pris est supposé permettre aux créatures d'apprendre des tours.

D'un petit geste mal assuré, il lui donne. L'être artificielle esquive alors un « Merci, suivez-moi ! », avant de s'enfuir avec une allure modérée.

« Et merde ! », lance Nguyen.

Poursuivant leur chimère intangible, ils traversent la grande cité au pas de course. Malgré la vitesse de déplacement limitée de la petite créature, les deux agents peinent à la suivre : il est, en effet, moins grave de passer au travers d'une voiture, ou d'un bus, en étant parfaitement immatérielle.

Leur longue course les conduit finalement à l'écart de la cité, de plus en plus près de l'autoroute surélevée qu'ils atteignent finalement.

Devant eux, sous le pont, le terrain vague parsemé de buissons abrite plusieurs centaines de créatures aux couleurs innombrables, et invraisemblables. Mais avec le faible éclairage provenant de l'autoroute, Fatima ressent l'impression d'être face à un camp de réfugiés ou une colonie de démunis.

Ne perdant pas de vue leur témoin, Mellandro s'avance vers la foule des petits êtres numériques. Arrêtée au milieu de l'assemblée, leur petite peluche tend son prisme fraîchement gagné à l'une de ses semblables qui l'absorbe dans une explosion de particules luminescentes. Nevi l'étreint ensuite avec un soulagement non dissimulé.

« Elle a le droit de faire ça ? s'interroge l'homme.
— Regarde-moi ça Mel'. Si tu voulais voir une dérive majeure dans ta vie, tu es servi, ironise Fatima.
— Je ne comprends pas : pourquoi cet attroupement ?
— Ils attendent la mort parmi les leurs. Un vrai mouroir Mel'. Le prisme, il assure aussi vingt-quatre heures d'immunité au terrible garbage collector [2] pour tous ceux qui ne sont pas « attribués ».
— Tu veux dire…
— La sélection naturelle appliquée à l'informatique… », soupire-t-elle.

Les deux onusiens perçoivent une lente complainte, d'abord entonné par quelques individus, puis suivie par la majorité au point de former un impressionnant cœur où plus de deux cents êtres apportent un ton solennel au départ de leurs proches.

« J'en ai assez, ça devient vraiment glauque, indique Mellandro.
— Ils répètent qu'ils n'oublieront pas les leurs et que leur souvenir sera transmis aux suivants. Je me demande qui a modifié ce chant. Ce n'est pas seulement la gamme ou les paroles… C'est magnifique et très fort en fait.
— Je ne te savais pas mélomane.
— Rentrons, on ne peut plus rien faire ici. On ira à Soccodeck demain : on sait plus précisément ce qu'on doit chercher maintenant.
— Mais Nevi ne risque pas d'être recyclée par le GC ? Vu qu'elle a donnée son prisme…
— Tu penses vraiment que le lead developper n'a pas ajouté une exception à son Companion ? Ça fait déjà deux semaines qu'elle se débrouille seule. », termine l'onusienne, en prenant le chemin vers la ville.

Alors que Mellandro se retourne à son tour plusieurs dizaines des créatures disparaissent, définitivement effacées.

La complainte s'arrête peu après.

Le soleil se lève à peine et la plupart des employés dorment encore lorsque les deux agents débarquent devant le bâtiment du cluster général.

Reçus par le vigile et deux avocats, rares êtres humains présents sur le site, ils entrent dans le hangar sans un mot avant de se diriger rapidement vers le cluster numéro neuf, accompagné de leur escorte.

Située dans les premiers rayonnages, la tour de serveurs comporte une dizaine d'unité informatique dont les affichages sur la façade clignotent dans un rythme hypnotisant. Sans préliminaire aucun, Nguyen sort alors sa console et se branche sur le port d'accès principal de l'unité maîtresse.

Dans un silence concentré, elle passe alors plus d'une demi-heure à parcourir les arborescences des différentes machines, se reportant régulièrement à plusieurs extraits de code sélectionnés la veille.

Mellandro de son côté jauge les deux avocats, le vigile étant revenu à son poste. Il constate que les deux hommes ne communiquent pas beaucoup entre eux. En fait, l'onusien les trouve presque trop silencieux.

Enfin, Fatima parvient à trouver les données qu'elle recherche et fait part de ses découvertes à son collègue : « Regarde-moi ça. Ils utilisent une IA pour générer les IA des Companions. — Ce n'est pas inhabituel pour ce genre d'application, répond Mellandro, prenant bien soin de garder les deux avocats en visuel.
— En général on génère des sous-logiciels de quelques giga, pas sept exa ! s'exclame la technicienne.
— Sept exaoctets ?
— Oui. C'est la taille des données de Nevi. Et leur format est optimisé. On a un système qui génère des IA fortes, probablement sentientes, et les extermine dès qu'il n'en a plus besoin.
— Merde alors. J'appelle Miller. Va falloir nettoyer tout ça avant d'avoir de gros problème. », termine l'agent onusien.

La femme commence ensuite à ranger son matériel, débranchant sa console. Elle contemple le serveur une dernière fois.

Mellandro, revient quelques minutes plus tard : les renforts seront là dans une heure. En attendant, ils ont reçu l'ordre d'arrêter l'ensemble du data-center.

« Où, sont passés les avocats ? demande l'homme.
— Je ne sais pas, je pensais qu'ils t'avaient suivi pour surveiller ta communication. »

Les deux coéquipiers échangent un regard déterminé et sortent leurs armes de service avant de prendre la direction du transformateur électrique du bâtiment, le cœur lourd. La salle est libre et Mellandro se poste à l'entrée.

Sa collègue commence alors à couper les disjoncteurs, un a un. Le silence et l'obscurité imposent alors leur pesante présence. Fatima et Mellandro, éclairés à la seule lueur de leurs torches remontent alors le chemin pour gagner la sortie, seule source de lumière de l'installation désormais.

« Eteint ta torche Mel'. Et passe par le côté, je vais avancer doucement. Tiens-toi prêt à agir.
— En parlant des trucs que je n'aime pas…
— Go. »

Mellandro suit alors l'allée opposée le plus silencieusement possible. Sur sa gauche, la torche de Nguyen projette de fantastiques ombres.

Soudain, des coups de feu ; les flammes des armes illuminent un instant les allées transversales longeant le mur ; Nguyen riposte ; les tirs reprennent sur la droite, mais pas sur la gauche ; l'onusien déborde sur le côté d'un serveur et ouvre le feu sur les deux silhouettes qui se détachent sur le halo de lumière de l'entrée.

Le silence reprend sa place, à peine perturbé par quelques gémissements. La torche de Fatima roule encore au sol, son ami s'approche d'elle prudemment. Assise contre l'un des clusters, elle se tient le ventre.

Reprenant la lampe, il s'agenouille près d'elle. Une balle est passé à travers le foie et l'ouverture laisse passer beaucoup de sang.

Entre deux convulsions de douleur, la technicienne abattue demande : « Mel'…
— Garde tes forces, les renforts arrivent…
— Pas cette fois. Trop tard.
— Fatima !
— Sauve ceux que tu peux encore… »

Une convulsion la secoue une dernière fois, un peu de sang coule du coin de la lèvre. L'agent étreint sa collègue éteinte.

Par le courroux des toutes puissantes Nations Unies, Soccodeck ferma. Son matériel informatique fit l'objet d'une destruction systématique, ses dirigeants traduits en justices et contraints à l'oubli.

La crémation de Fatima Nguyen eu lieu en petit comité, quelques pontes avaient bien tentés de profiter de l'affaire, mais, avec le soutien du reste des services, Mellandro était parvenu à éloigner ces vautours et les empêcher d'entacher sa mémoire.

Un souvenir. Les Companions se battaient pour ne pas être oubliés, ne pas disparaître complètement. Et leur seule solution pour affronter l'impitoyable garbage collector reposait sur les souvenirs des survivants.

Le soir de l'assaut de Soccodeck, Mellandro l'avait retrouvé dans la poche gauche de sa veste. Pour une raison qui lui avait échappé, sa mentor, mourante, lui avait secrètement légué sa console. Et avec, environ 7 exaoctets de donnée.

Dans les colonies, pinacles de ces technologies honnies, on trouverait certainement un moyen d'en faire plus qu'un souvenir… Pourquoi pas ? De toutes façons, sur Terre, il ne lui reste plus rien, si ce n'est que regrets et colère.

FIN

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recits/solaires_nevi/start.txt · Dernière modification: 2017/07/11 23:32 par greewi