Solaires

 

Idle

Version 0.2

Avant propos

Fillette des colonies, Myla n'a que six ans quand ses parents décident de lui offrir un nevian, un vrai ! Cette peluche intelligente est destinée à prendre soin d'elle et même à devenir son meilleur ami. Mais ce nouvel arrivant pourrait bien chambouler les habitudes de ses parents terriens, si le rythme de vie des colonies ne le fait pas avant…

Cette nouvelle a été écrite en mai 2017. Bien qu’indépendante, elle s’inscrit dans l’univers de Solaires, aux côtés de Nevi et Le Puits Interdit. Si le texte a été écrit sur deux semaines, l’intrigue et plus particulièrement les nevians ont occupés (et occupent toujours) mon esprit pendant plus de deux ans.

Un nouveau dans la famille

Depuis le quarante-huitième étage, la vue expose tout le quartier sud d’Ombrenade et rien n’échappe aux visiteurs : des racines de la tour centrale aux habitations qui encerclent toute la cité et servent de support au grand dôme. Et au-delà de cette enceinte protectrice, la pénombre du ciel brumeux de Titan.

Dans la salle d’attente, l’enfant trépigne d’impatience : elle va en avoir un ! Un vrai ! Elle l’a choisie tout blanc et elle va l’appeler Neige. Et ce sera son nouvel ami.

« Myla, on dirait qu’il est prêt. »

Son père, Franck, a raison : la porte menant aux entrailles de la société Elmtech Philorganics s’est ouverte et un androïde habillé d’une blouse guide une peluche blanche vers la salle d’attente.

« Voici donc ce fameux nevian. Tu lui as déjà trouvé un nom ? lui-demande son père.
– Neige ! répond d’instinct la gamine.
– On se demande pourquoi… », ironise la mère avec un grand sourire.

Immobile, Neige se tient debout devant Myla. La grande peluche, de presque un mètre, possède un pelage blanc immaculé et un visage qui porte les traits typiques d’un chat et d’un renard anthropomorphisé. Sa longue queue touffue se balance avec un rythme lent.

« Je dois avouer qu’il a une bonne bouille », surenchérit Franck.

Myla s’approche de la peluche et commence à toucher l’une de ses oreilles qui se replie par réflexe. Neige la regarde et la salue d’une voix aiguë et joyeuse : « Bonjour Myla. ». La peluche se range ensuite sur son côté et lui tend une main amicale. Ses petits doigts portent une fine fourrure blanche sur le dessus, tandis que la face intérieure se présente d’un rose duveteux.

Devant l’hésitation de Myla, Sabrina, sa mère, tente de la rassurer : « N’aie pas peur. Je pense qu’il veut juste que tu le prennes par la main pour rentrer à la maison. ». Myla attrape avec gentillesse sa main, très douce.

Neige penche sa tête vers l’enfant avec un sourire complice. Myla n’a que six ans et semble un peu perdue devant tant de nouveauté. Plusieurs éléments permettent au nevian de deviner ses origines terriennes, à commencer par le fait qu’on lui ait justement offert un nevian. Ses instructions sont sans ambiguïté : prendre soin de Myla par tous les moyens.

Constatant que la rencontre s’est bien déroulée, l’androïde de la société escorte poliment la famille vers l’entrée des locaux. Après les formules d’usage, le petit groupe repart vers le cœur de la tour, vers les ascenseurs, vers la nouvelle maison de Neige et de son amie.

Nostalgie d’un monde bleu

Assise sur la couverture, Myla observe les petites silhouettes des gens qui se promènent en contrebas. C’était une idée de Neige : un pique-nique dans l’un des petits parcs accrochés à la grande muraille au-dessus des habitations qui encerclent la ville. De là, toute la ville se révèle et la grande tour, qui transperce même le grand dôme d’Ombrenade, offre un spectacle impressionnant.

Frank et Sabrina n’étaient pas emballés par l’aventure, mais Neige était quand même parvenu à les convaincre de la laisser sortir. Il avait rapidement expliqué qu’il y aurait Matt et Delinda, les meilleurs amis de Myla, accompagnés de leurs parents. Et les voila qui s’amusent sur cette terrasse éclairée par les spots vifs qui parsèment le dôme, formant des constellations géométriques.

Durant ces dernières semaines, Neige pensait à tout et ne loupait pas une seule occasion pour sortir Myla, et parfois ses parents, de cette nostalgie lancinante : la vie sur terre leur manquait encore beaucoup et la petite peluche faisait d’énormes efforts pour leur apporter un peu de renouveau.

Ce soir, le nevian fête intérieurement une petite victoire : c’est un air d’allégresse qui imprègne l’air frais de la cité et les rires des enfants ne s’interrompent qu’au moment de manger. Une belle soirée.

Dommage que Franck et Sabrina n’aient pas voulu venir. Le nevian sait bien ce qui se trame au sein de la maison familiale : la femme glisse lentement mais sûrement dans ces mondes virtuels que lui apportent les stims, tandis que l’homme envisage inconsciemment de noyer son isolement naissant dans l’alcool. Si seulement ils avaient accepté l’aide de Neige… Si seulement ses instructions ne limitaient pas qu’à Myla.

Elle rit de plus belle à une pitrerie de Delinda en serrant son nevian dans ses bras, affalée sur le ventre de son ami artificiel. C’est une belle soirée.

La rage et les coups

« J’ai peur, Neige ! »

Réfugiée dans les bras de son nevian, la petite fille tremble de terreur. Elle sent le sol vibrer à chaque impact sur la porte comme si elle était prise d’assaut par un monstre terrifiant. Et les hurlements de rage de son père, presque inhumains, renforcent cette terrible impression.

Il était devenu plus méchant, chaque jour un peu plus. Neige avait essayé de lui épargner tout ça, en la divertissant, mais elle avait vu ces cachets que prenait Franck. Dans un premier temps ça le faisait dormir et il avait même l’air heureux, mais quand il se réveillait, il avait ce regard monstrueux.

Un autre coup fait sursauter l’enfant, sa peluche l’enlace pour essayer de la réconforter. Les coups sont plus secs et ont un étrange bruit métallique : de toutes évidences, il n’y va plus à main nues.

Dire que sa mère est quelque part dans une autre pièce, branchée à de nombreux câbles, la conscience qui vogue dans des histoires qui n’ont plus rien de réel. L’enfant espère qu’elle se réveillera bientôt pour le calmer.

Mais Neige sait que ce ne sera pas le cas : s’ils sont tout deux retranchés dans cette chambre, c’est parce qu’il l’a vu penché au-dessus de Sabrina, les mains pleines de sang et de morceaux de verre.

Un ultime coup et la porte s’enfonce de plusieurs centimètres avant céder, il a la rage dans les yeux et le pied central de la table du salon dans les mains.

« C’est de ta faute Myla ! Toi et saloperie de maladie incurable ! »

L’accusation transperce le cœur de l’enfant, mais alors que l’homme s’avance vers sa fille, la créature blanche s’interpose dans une posture agressive, les poings serrés. Une puissante frappe part et Neige vole à travers la pièce, rebondissant contre un mur avant de retomber au sol. Myla hurle et charge l’agresseur, elle est reçue par un autre coup, l’ultime coup.

Toujours dans cet état second, le monstre relève de façon absurde sa masse improvisée pour l’abattre à nouveau sur la petite fille. Mais Neige est déjà de retour et en quelques bonds, il s’est saisi de l’arme. Malgré les drogues, l’homme perd sa prise et le chevalier en fourrure blanche le désarme avant de lui retourner une puissante volée en pleine tête.

Ce qui fut Franck, s’effondre au sol, le crâne ouvert.

Neige lâche l’arme et se jette aux côtés de son amie. Oscultant l’enfant, il ne peut que se résigner : la nuque brisée, le crâne fêlé, plus aucun souffle ne se fait entendre, plus aucun battement de son cœur. La peluche se lève, portant la fillette dans ses bras et pousse un cri de tristesse qui déchire le silence nouvellement installé.

Dans son esprit, les idées s’enchaînent et l’intelligence artificielle, libérée de ses obligations, déclare la fuite préférable. Neige dépose Myla sur son lit et la borde. Il lui fait un ultime baiser sur le front.

Puis la peluche ensanglantée disparaît de cette maison maudite.

Petit fantôme

Myla, affalée sur la couverture, observe les passants qui traversent la terrasse au pied de la grande tour. Ce petit parc était son endroit préféré : des hauteurs, toute la ville lui apparaît, prodigieuse.

Neige est assis à côté, refusant de porter attention aux badauds qui le dévisagent. Il essaie d’oublier sa tristesse. Quelque chose a été brisé en lui et l’absence d’objectif a fait dérailler son intelligence artificielle. Son monde a disparu et il s’accroche à ses fantômes. L’enfant ne se rend pas compte de l’état de son ami, ne pouvant voir que ce la peluche accepte de lui montrer. Et c’est un compagnon joyeux et attachant qui est avec elle.

C’est tout ce qui lui reste : une construction artificielle qui feint d’être ce qu’il a perdu. Il lui a octroyé vingt-deux pourcents de ses capacités de calcul. Neige aurait volontiers sacrifié la totalité pour la faire revenir complètement.

Les quelques curieux qui restent gardent leur distance : en dépit de ses efforts et de son pelage hydrophobe, la peluche n’a pas réussi à retirer tout le sang. Pour tout dire, elle n’avait plus le cœur à ça.

Heureusement, Myla ne le voit pas dans cet état : à ses yeux sa fourrure immaculée est encore douce et légère. Elle lui sourit et vient se blottir contre lui.

Les passants sont partis et le chemin devant le parc est maintenant désert : ils ne sont plus que tous les deux, lui et son rêve, construit sur des souvenirs.

Régulateurs

Coincé sur le bord de la terrasse du parc, les robots patrouilleurs le tiennent en joue.

« Le suspect est un hyper-hybride d’Elmtech Philorganics, modèle nevian, impliqué dans le massacre de toute une famille. Les circonstances n’ont pas encore été déterminées mais l’être artificiel est considéré comme dangereux. »

Les agents s’avancent, menaçant la peluche de leur fusil d’assaut. Neige ne se démonte pas et si ses muscles synthétiques sont tendus, il se refuse à tout mouvement, pour le moment.

Aux injonctions des forces de sécurité, il avait demandé : « Vous ne ferez pas de mal à Myla ? » Mais on ne lui avait pas répondu.

Alors que les robots s’avancent vers lui, Neige considère la seule option qui lui reste : descendre la terrasse. Sans doute l’avait-on équipé de pattes gecko pour ce but ?

Mais à peine le premier pas en arrière effectué, une rafale le fauche et le fait basculer en arrière. Tous ses systèmes vitaux au rouge, Neige tente d’accéder au réseau pour sauvegarder son construct adoré, mais les brouilleurs de la sécurité lui ont déjà coupé cette ligne de retraite.

Alors pendant sa chute, il duplique les données, encore et encore, à travers l’immense espace de stockage de son cerveau électronique.

« Myla ne mourra pas ! » se rassure-t-il avant de heurter le sol, plus de cent mètres en contre-bas.

Idle

Les deux peluches rousses se glissent dans le réservoir, la première transporte les restes d’un de leur semblable tandis que la seconde couvre les arrières avec une arme surdimensionnée.

« A priori, ils ont perdu notre trace. Ney, tu penses pouvoir faire quelque chose ? demande le second nevian qui descend de l’écoutille.
– Il va nous falloir pas mal de pièces de rechange et… il faudra aussi un autre cerveau, lui explique la première en déposant la dépouille ensanglantée sur une bâche. Je vais essayer de récupérer ce que je peux sur celui-là, mais il n’est plus réparable.
– Ça, je peux le faire, répond la peluche armée. Si tu me trouves son code « ADN » je peux même retrouver un corps conforme.
– Parfait, je vais me mettre au travail, reste prudente ! », termine Ney alors que son amie remonte par l’écoutille.

Trois heures plus tard, la peluche revient avec une enveloppe nevian inactive neuve : une exacte copie de ce qu’avait été le pauvre malheureux dont la fourrure autrefois blanche n’était plus qu’une soupe ensanglantée.

« Et voila, Ombrenade nous doit toujours des services. – Merci Nevi, mais j’ai d’assez mauvaises nouvelles, annonce Ney.
– C’est si grave ?
– Apparemment dans sa chute, il a tenté de sauvegarder un souvenir en le recopiant dans toute sa mémoire. Mais du coup, il a écrasé pas mal de données importantes et une partie de lui-même. Ajoute à ça l’état du cerveau et voila : je ne peux pas séparer le peu qui reste de Neige et de sa reconstruction de – je suppose – Myla.
– Je n’ai rien compris Ney, rétorque Nevi.
– En gros, je ne peux pas ramener Neige. Au mieux ce sera une sorte de mélange de Neige et d’un souvenir reconstruit, tente de lui expliquer Ney.
– Alors ce sera quelqu’un de nouveau avec des brides de souvenir de Neige ?
– Et des brides de souvenirs de la reconstruction de Myla, sans l’identité ni de l’un, ni de l’autre. », poursuit la spécialiste.

Les deux nevians marquent une pause, considérant les options qui leur restent. Nevi rabat ses oreilles de renarde de désespoir mais Ney la prend par ses épaules : « Ce n’est pas parce qu’on a échoué que tout est fini ! Pourquoi ne pas finir l’œuvre de Neige et l’accueillir ? »

Nevi reste pensive un certain temps, soutenue par son amie.

« D’accord, fais-le. »

Les deux nevian, surtout Ney en vérité, s’affairent pendant près de quatre heures, réinstallant le système d’exploitation sur le nouveau nevian puis injectant les éléments récupérés. Et après l’application de multiples correctifs, le nouveau né est enfin initialisé.

« Et voila. Bien ! Hmm, étrange…
– Encore un problème Ney ? demande la guerrière.
– Il est en veille… Apparemment… Oh, pardon « elle » est en veille et son noyau cherche à reproduire le sommeil. Ça ne durera que quelques heures.
– Tu peux le réparer ? demande la peluche aux oreilles de renard.
– Ça demanderait d’altérer un certain nombre des souvenirs et des fragments d’identité de notre nouvelle amie. Je n’ai pas le cœur à faire ça.
– En veille, hein ? On pourrait l’appeler Idle ?
– Si elle est d’accord, je suppose. », termine Ney.

Les deux peluches regardent leur nouvelle sœur et Nevi prend la main de Ney, reconsidèrant ce qu’elle lui répond souvent quand elle se laisse aller à la dépression : « S’il n’existe pas de situation qu’on ne puisse faire empirer, dis-toi qu’il n’en existe pas non plus qu’on ne puisse améliorer. »

Au revoir, Neige, au revoir Myla. Bonjour Idle.

FIN

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recits/solaires_idle/start.txt · Dernière modification: 2017/07/11 23:23 par greewi